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Albert Camus, portrait d’un homme engagé

Auteur : Léonie Behlert

Philosophie

Romancier, dramaturge, essayiste, journaliste et résistant, Albert Camus (1913-1960) - disparu il y a tout juste cinquante ans - est par excellence la figure de l’écrivain et de l’intellectuel français d’après-guerre, profondément engagé dans les luttes et les débats de son temps.

À quarante-quatre ans, Albert Camus fut le plus jeune écrivain à obtenir le prix Nobel. Passionné par l’homme, s’interrogeant sur la condition humaine, il défendit toutes les causes qui lui semblaient justes.

 

Une jeunesse modeste

 

Albert Camus est né à Mondovi en 1913, dans une famille pauvre. Son père, ouvrier agricole, est tué au front ; sa mère s’installe alors à Alger, dans un modeste logement, et vit de ménages et de menus travaux. Camus dira plus tard à quel point cette expérience de la pauvreté fut sa véritable école. Son oncle, un boucher amateur de livres, lui donne le goût de la lecture. Mais le jeune homme préfère alors consacrer son temps à l’amitié, aux baignades et au football. Encouragé par son instituteur, il bénéficie d’une bourse qui lui permet de poursuivre ses études au lycée puis à l’université d’Alger, où il obtient son diplôme de philosophie. Mais de santé fragile et craignant la routine, il renonce à enseigner.

 

Une œuvre en gestation

 

Il se marie et quitte l’Algérie pour la métropole. À Paris, il rejoint la Résistance dans le réseau «Combat», pour des missions de renseignement et de journalisme clandestin. Mais surtout, il se met à travailler à ce qui sera nommé le «cycle de l’absurde». De 1940 à 1945, en trois œuvres majeures, une philosophie s’élabore. Meursault, dans L’Étranger, tue un Arabe presque par hasard et éprouve dans sa cellule l’indifférence du monde. Au théâtre, c’est Caligula, incarné par Gérard Philipe, qui entend pousser l’absurdité des choses jusqu’à susciter la révolte. Le Mythe de Sisyphe aborde les mêmes questions de façon théorique : faute d'un sens à la vie, l’homme peut en dépasser l’absurdité par la «révolte tenace» contre sa condition (1).

 

L’homme révolté

 

Dès 1947, il entreprend un nouveau cycle sur la révolte avec un roman, La Peste, où les hommes sont confrontés au symbole d’un mal insurmontable. Quant aux terroristes russes mis en scène dans Les Justes, ils s’interrogent sur le sens de leurs actes à la fois meurtriers et justiciers.

Camus est profondément persuadé que le spectacle de l’Histoire et de ses crimes éveille le sentiment de révolte en l’homme. Ainsi la révolte de l’individu face à sa mort rejoint-elle la révolte de l’homme face à la condition humaine. Cette révolte, à partir de La Peste, s’en prend au non-sens historique, à l’absurdité des maux de l’histoire, ceux dont les hommes sont responsables. Camus exalte alors une morale collective de solidarité humaine face au mal. C’est également l’époque de son engagement ardent dans tous les conflits de son temps, il s’exprime largement sur le sujet de la bombe atomique, du totalitarisme sous toutes ses formes et de la peine capitale.

 

Trouver le salut ?

 

Bien exercer son «métier» d’homme devient une exigence fondamentale, la seule voie par laquelle l’homme peut retrouver fraternité et amour. C’est la naissance d’un nouvel humanisme : malgré un ciel vide, et le monde déraisonnable, l’homme peut vaincre l’absurde en donnant un sens à l’appel des autres hommes.

En réalité, selon Camus, ce n’est pas le monde qui est absurde, mais le sens que l’homme y cherche, sans le trouver. Sur cette mécanique aveugle et privée de signification se fonde un divorce. Comme Meursault, comme Sisyphe, nous sommes condamnés à pousser sans fin un rocher devant nous. La vie vaut-elle alors d’être vécue ? Oui, répond en définitive Camus, car l’homme, dans son inutile effort, est plus grand que son destin puisqu’il peut se révolter contre lui et agir. Telle est sa liberté fondamentale.

 

Écriture et humanisme

 

Albert Camus, en tant qu’écrivain conscient des maux que connaissent ses semblables, se sent profondément relié aux hommes et au monde. Il exprimera très clairement cette pensée lors de son discours pour le prix Nobel à Stockholm, le 10 décembre 1957: «L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas se séparer ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent, apprend bien vite qu’il ne nourrira son art et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. C’est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger […]». Voici sans doute exprimée ici toute la philosophie de Camus.

 

 

 

(1) Sur ce point, notre philosophie diffère de la conception de Camus. Nous considérons en effet que l’homme doit prendre conscience du fait que le monde et la vie ne sont en aucun cas absurdes mais régis par des lois précises dont il nous revient de comprendre la signification afin de vivre davantage en harmonie avec ce même monde et nos semblables. La pensée de Camus nous semble néanmoins intéressante en ce sens qu’elle pose - même de façon parcellaire - la question du sens de la vie et de l’engagement profond, c’est-à-dire de la militance.

 

À lire


L’Envers et l’Endroit (1937), essai, éditions Gallimard, 1973

Caligula (première version en 1938), pièce en 4 actes, éditions Gallimard, 1972

Noces (1939), recueil d’essais et d’impressions, éditions Gallimard, 1972

Le Mythe de Sisyphe (1942), essai sur l’absurde, éditions Gallimard, 1985

L’Étranger (1942), roman, éditions Gallimard, 1971

Le Malentendu (1944), pièce en 3 actes, éditions  Gallimard, 1972

La Peste (1947), Prix de la critique en 1948, récit, éditions Gallimard, 1972

Les Justes (1949), éditions Gallimard, 1973

L’Homme révolté (1951), essai, éditions Gallimard, 1985

La Chute (1956), roman, éditions Gallimard, 1973

L’Exil et le Royaume , éditions Gallimard, 1957

Réflexions sur la peine capitale (1957), en collaboration avec Arthur Koestler, éditions Gallimard, 2002

 

Exergue

«L’absurdité est surtout le divorce de l’homme et du monde.» L’Etranger

 

«J’ai compris qu’il ne suffisait pas de dénoncer l’injustice, il fallait donner sa vie pour la combattre.» Les Justes






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