Un temps particulier |
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| Auteur : Délia Steinberg Guzman |
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Quel est ce temps particulier ? Nous pouvons l'appeler moyen âge ou d'une autre manière ; il n'est pas question de noms, mais ce que nous ne pouvons nier est que tout change à une vitesse vertigineuse.<? Il y en a qui donnent aux changements une valeur positive, et les voient comme un prélude aux nombreux avantages que nous apportera l'avenir.
L'avenir est rose
Ceux qui pensent ainsi sont les optimistes, les aveugles ou ceux qui tirent profit des circonstances. Les optimistes sont ceux qui travaillent avec amour et audace pour un idéal. Je cite plus particulièrement les scientifiques qui font des recherches sur les mystères de l'univers ou ceux qui veulent réduire la douleur des maladies. Ou les artistes qui continuent à aspirer à la beauté et en son nom se forment avec une authentique discipline. Pour eux, l'avenir doit être meilleur, parce qu'ils consacrent leur vie à l'atteindre. Ils ne voient que les progrès de leurs investigations et de leurs réussites ; ils vivent dans la bulle merveilleuse de leur art et de leur science, sans percevoir la façon dont la civilisation s'effondre autour d'eux. Tout au plus se rendent-ils compte parfois que la corruption les empêche d'agir comme le leur dicte leur conscience mais ils pensent que c'est quelque chose de passager, quelque chose à quoi de nouvelles lois pourront remédier.
Prisonniers et maîtres de la caverne
Les aveugles sont ceux qui répondent à toutes les conditions des personnages du Mythe de la caverne de Platon (1). Ils sont enfermés dans une grotte sans se rendre compte de rien ; ils jouissent du montage artificiel qui a été fait pour eux et sont convaincus que tout est éclat, joie, félicité? sporadique, c'est certain mais en fin de compte valable. Ils sont ivres de superficialité, d'orgies, de boissons, de drogues, de divertissements absurdes qui tombent dans le grotesque, quand ce n'est pas dans la violence brutale. La vie est un non-sens, de sorte que peu importe ce qui se passera demain. Ceux qui tirent profit des circonstances ont besoin de tout ce chaos pour continuer à obtenir des gains, spécialement des aveugles. Pêcher en eau trouble semble être leur devise ; plus ou moins comme les «maîtres de la caverne» du mythe de Platon.
Le monde va à sa perte
Il y en a, en revanche, ceux qui donnent aux changements une signification négative. Le monde s'achemine vers un désastre dont il sera impossible de sortir. C'est ce que pensent les pessimistes, les lâches et les amoureux du bien-être. Les pessimistes trouvent tout mal, de sorte qu'il n'est pas nécessaire de vivre un temps particulier de crise pour qu'ils aient ce type d'opinion. Les lâches ne sont disposés à rien faire ni pour eux-mêmes ni pour les autres ni pour le monde, ni pour les problèmes que nous devons tous affronter ensemble. Ils tendent le dos devant les malheurs et attendent qu'ils arrivent, sans plus? tout en dérangeant tout le monde de leurs plaintes permanentes. Les amoureux du bien-être n'ont d'yeux que pour ce qu'ils risquent de perdre. En fonction du pays et du mode de vie, les facilités considérées comme indispensables peuvent être plus ou moins importantes mais en général elles ont été engendrées par l'opinion et pas par le besoin.
Que pense un philosophe de ces changements ?
Que tout le monde est troublé. Que des guerres de toutes sortes font rage partout. Que personne n'écoute personne, bien que les organes d'information publique nous fatiguent avec leurs longs discours solennels de convivialité et d'éclectisme qui, malheureusement, ne font pas bouger le moindre grain de sable. Qu'il y a beaucoup de misère dans beaucoup d'endroits, au point qu'on y ignore les mots bien-être ou confort. Qu'il y a beaucoup de maladies qu'on ne sait comment combattre. Qu'il y a des haines, des rancoeurs viscérales entre les gens, une violence déchaînée et encouragée par la publicité inutile qu'on fait de ces événements dans les médias. Que nous revenons aux fanatismes incontrôlés. Que nous souffrons du manque de véritables gouvernements, faute de véritable justice. Que l'interruption de l'exploitation ou de la distribution du pétrole peut faire s'effondrer le système financier mondial, soutenu par des valeurs boursières que nous n'arrivons pas toujours à comprendre. Mais le pire sera le changement de coutumes qu'entraînera avec lui le manque de combustible? Est-il possible de trouver des énergies alternatives ? Oui, mais quel effort il en coûtera de sortir de l'inertie actuelle et de mettre en route d'autres systèmes?!
L'histoire a besoin de se renouveler
Néanmoins, et bien que les apparences soient néfastes, l'Histoire a besoin de ce changement pour renouveler beaucoup de valeurs humaines qui sont agonisantes. Nous avons tous besoin de découvrir nos potentialités cachées, nos forces ignorées pour faire face à l'adversité qui, vue de cette façon, serait un bienfait pour nos âmes. Peut-être, tandis que s'épuise l'énergie pétrolifère, patiemment élaborée pendant des millions d'années sur la planète, une nouvelle forme d'énergie renaît-elle que personne ne considère actuellement capable de faire bouger le monde : l'énergie humaine. Peut-être les êtres humains que nous sommes seront-ils ceux qui, devant la douleur et les manques, devant les difficultés et l'obscurité, mettront en marche la grande énergie intelligente, sensible et volontaire qui donne un nouveau sens à la vie. En ce temps particulier, c'est l'être humain qui doit renaître, comme l'oiseau phénix, de ses cendres.
Traduit de l'espagnol par Marie-Françoise Touret
(1) Le mythe de la caverne «Figure-toi», écrit Platon, «des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière ; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu'ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête ; la lumière leur vient d'un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux ; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée : imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles. » Platon, La République, livre VII
Un jour, un des prisonniers est conduit à la lumière du jour, et là, il voit les objets naturels et le soleil tels qu'ils sont réellement. D'abord aveuglé, il sera par la suite heureux de cette connaissance et ne voudra pas retourner en esclavage. Si par amour pour ses semblables, il retourne quand même dans la caverne, il n'y distinguera d'abord que peu de choses, ses yeux s'étant habitués à la lumière. Puis, il expliquera à ses anciens compagnons l'erreur qu'ils commettent à prendre pour réalité ce qui n'est qu'illusion. Mais ils le prendront pour un fou et tenteront de le punir pour de telles affirmations. |
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